mardi 15 février 2011

Les Chemins de la Liberté : la route du désespoir


"Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie", Blaise Pascal.

"Je suis comme la Liberté, partout et nulle part à la fois", Tommy Lee Kins.

Publié par Thomas K.


Peter Weir peut se vanter d'avoir réalisé des films devenus cultes : Witness, Le Cercle des poètes disparus, The Truman Show. Les Chemins de la Liberté nous conte l'histoire vraie d'un groupe de prisonniers échappés du Goulag en Sibérie qui vont arpenter les terres hostiles qui séparent le pays glacé de l'Inde, alors sous contrôle anglais (nous sommes en 1940).
Dépaysement garanti : le petit groupe traverse des forêts enneigées, des déserts infinis, des montages sinueuses, des lacs majestueux...on ne peut que rester pantois devant la beauté des paysages, et le tour de force de la photographie. Les Chemins de la Liberté : un tournage monstre. Les personnages subissent des tempêtes de neige, de sable, éprouvent la faim, la soif, l'épuisement. On en arrive à un stade où cela n'est même plus du jeu : on ressent la détresse corporelle, on finit le film affamés et assoiffés avec eux. Les corps des acteurs sont d'ailleurs victimes d'impressionnantes déformations physiques : maigreur, brûlures, blessures, ...

En parlant des acteurs, faisons donc une mention spéciale pour Ed Harris, dont le visage sculpté par les conditions extrêmes de la survie dégage une force et une présence hors du commun, pour Colin Farrel qui trouve ici un rôle à contre-emploi assumé avec brio, et enfin pour Saoirse Ronan, qu'on a pu voir dans le rôle principal de Lovely Bones. La jeune fille est juste magnifique. Pas magnifique comme pourrait l'être Scarlett Johanson ou Jessica Alba, mais magnifique de par la pureté, l'innocence, la tendresse qu'elle dégage. Un véritable rayon de lumière dans le film, qui aura tôt fait de faire fondre le cœur des spectateurs et des personnages.

Le traitement réservé à ceux-ci en est d'autant plus cruel. Car le film est traversé par un profond désespoir, comme un postulat, une toile de fond. Mais il a l'intelligence d'éviter le pathétisme et la larme à l'oeil pour nous offrir un désespoir plus profond, diffus, disparate, mais constamment présent. Dans la confusion des caméras portées proche des corps dans la mine, dans la forêt, ou dans les plans larges qui nous montrent la troupe perdue dans l'infini du désert, il est là, comme une fatalité, celle qu'il n'y a nulle part où aller, et tellement de chemin à parcourir. Il est tangible dés la première séquence, d'une mise en scène très sobre, mais, grâce aux acteurs, tellement efficace. Le film remue, il noue l'estomac, serre les viscères, contracte la gorge. On ne peut pas rester insensible.

Point négatif : le film demande un certain temps avant que l'immersion fonctionne. Cela est dû à des ellipses, des sautes d'une scène à une autre parfois abruptes qui, si elles ont le mérite d'éloigner le film d'un traditionalisme hollywoodien (celui de l'empathie dans la continuité), ne favorise pas ni la compréhension ni l'identification. Bien que le film soit long (un peu plus de 2h00), on a parfois du mal à ressentir le temps, celui qui est mis pour traverser les espaces, la faute à des raccourcis pas toujours bien calibrés. Mais on comprend que des choix ont dû être opérés, au vu de l'incroyable longueur de la route arpentée. De plus, toute la traversée du désert fait magistralement ressentir ce temps qui passe, qui s'abat sur les personnages.

Tout n'est pas noir dans le film, des tolérances, des relations de filiation et d'amitié s'installent subtilement et de manière très belle. Les Chemins de la Liberté est une très belle aventure humaine (depuis notre salle de cinéma). Mais lorsque les vies s'effacent après un dernier regard mélancolique pour les compagnons d'infortune dans le désert, lorsque les âmes s'éteignent sans bruit dans le silence de la nature toute puissante, on ne peut s'empêcher de penser que tout était foutu d'avance, que rien n'est récompensé, que c'est injuste.
Même les survivants n'auront pas de réel traitement de faveur : l'un d'eux disparaît du récit de manière abrupte, un autre survit pour repartir à la guerre, et le "héros" n'a rien à faire que de continuer à marcher en attendant de pouvoir rentrer chez lui, quand Staline sera tombé : "I'll just keep walking". Nulle part où aller.

Et si le film se termine sur un magnifique espace Tibétain, la conclusion insiste sur tout le temps qu'il se passe jusqu'à le chute de l'URSS stalinienne, à grand renfort de rappels de dates et d'évènements. Tout ce temps où le personnage ne peut pas rentrer, tout ce temps à attendre. Là, on le sent passer, le temps. Les derniers plans de retrouvailles nous le font d'autant plus ressentir. Ils nous font ressentir que c'est trop tard (par un beau jeu d'alternance des corps jeunes et vieillis), que la foutu machine historique s'est mise entre les vies, et que rien ne l'arrête, ou alors elle s'arrête bien trop tard.

Les Chemins de la Liberté est un très beau film sur la volonté humaine, un film désespéré qui va jusqu'au bout, tout au bout de la route, un film sur le corps, la force des relations, et la tristesse de la condition fragile des hommes.

++

Thomas K.

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