samedi 12 février 2011

BLACK SWAN : Parfaite Métamorphose


"I felt it...perfect...it was perfect."

Publié par Thomas K.

Avertissement : cet article contient des éléments qui dévoilent l'intrigue du film.

Nina, une jeune danseuse du New York City Ballet, se voit confier le rôle de la reine des cygnes dans le très connu ballet du Lac des cygnes. L'angoisse de l'échec, l'obsession de la perfection la feront sombrer dans une paranoïa où les névroses intérieures ne peuvent plus être discernées de la réalité.

Natalie Portman joue Nina. Avec Black Swan, Aronofsky (réalisateur de Pi, Requiem for a dream ou plus récemment The Wrestler) offre à la jeune actrice le rôle de sa vie. Sa prestation est époustouflante. Et Aronofsky ne triche pas, il n'épargne ni son actrice ni son personnage. Des longs plans d'une grande virtuosité montrent Nina s'exercer à la danse. Des longs plans qui disent que c'est bien Natalie Portman qui danse, et pas une doublure. Le casting est complété par Vincent Cassel dans le rôle de Thomas qui dirige la troupe, et Mila Kunis qui campe Lily, une nouvelle recrue qui inquiète Nina.

Nina est un personnage de l'intériorisation maladive, un corps craintif, enchaîné à la peur de perdre le contrôle. Un corps qui ne libère jamais ses pulsions, qui ne parvient pas à passer à l'âge adulte (la chambre rose bonbon du personnage, remplie de peluches). La relation avec la mère, le seul parent, en devient trop étroite, presque ambigüe. La mère qui a dû arrêter sa carrière de danseuse lorsqu'elle est tombée enceinte. La fille a pris sa place - lui a volé sa place. La relation étouffante, infantilisante et possessive qu'elle entretient avec sa fille favorise l'implosion de Nina.
Au contraire, Thomas et Lily sont des personnages de l'intensité, de l'expansion, de la dépense d'énergie.

En résulte une manipulation du corps rigide de Nina, manipulée par Thomas lorsqu'il la tient entre ses mains puissantes, qui la font paraître si fragile, manipulée par sa mère lorsqu'elle la déshabille sans lui demander son avis pour une inspection du corps, manipulée par Lily quand elle l'incite à boire et à ingurgiter une bonne dose d'ecstasy. Le corps de Nina passe de mains en mains, et semble sous tous les contrôles, sauf le sien.
Et pourtant c'est ce vers quoi elle tend : un contrôle total, aucun débordement, pour atteindre la perfection. Mais il lui manque quelque chose. Et ce manque qu'elle ressent va s'incarner dans le rôle qu'elle doit jouer pour le Lac des cygnes. Car si son interprétation du cygne blanc, frêle, innocent et fragile, ne pose aucun problème, elle doit à la fois jouer le rôle du cygne noir, séducteur, provocateur, malveillant. Le rôle du cygne noir en devient la métaphore de cette pièce d'identité qu'il manque à Nina pour qu'elle atteigne la perfection. Et le manque s'incarne physiquement dans le personnage de Lily, qui terrifie et fascine à la fois Nina, parce qu'elle a ce qu'elle n'a pas : le lâcher-prise.

A partir de là commence une progressive métamorphose, intimement liée aux névroses du personnage. Il faut bien se rendre compte que Nina est sous pression, la rivalité avec les autres danseuses est forte, Thomas la pousse dans ses retranchements. Une phrase revient deux fois, prononcée de la même façon par Thomas et Lily, péremptoire, comme une sentence : "live a little", vis un peu.
Le désir de briller, le fantasme de l'heure de gloire plongent Nina dans une terrible confusion mentale, quelque chose de la paranoïa et de la schizophrénie. L'identification au ballet et à ses personnages en devient trop forte. Nina est divisée en son sein, entre ce qu'elle est (le cygne blanc) et ce qu'elle doit devenir (le cygne noir).

Le seul reproche qu'on peut adresser au film est qu'il reste assez convenu dans le traitement de l'angoisse schizophrénique. Il faut dire qu'Arnonofsky est un jusqu'au-boutiste. Les miroirs sont présents partout, et chaque fois en grande quantité. S'il n'est pas très original d'exprimer la dualité d'un personnage par les jeux de miroirs, le réalisateur à le mérite de pousser le concept à fond. En fait, le film ne surprend pas tellement lorsqu'il veut faire naître l'angoisse et la confusion. Il est juste particulièrement efficace. Il flirte avec les codes du film d'épouvante et ressasse de manière brillante la dynamique schizophrénique d'apparition/disparition. Amateurs de fantômes nés de l'esprit torturé d'un personnage au bord de la folie, vous serez servis.

Là où le film marque un point, c'est dans la confusion des évènements. Sur un statut de connaissance égal à celui de Nina, nous avons du mal à discerner ce qui est vrai de ce qui a été fantasmé. Le statut de la métamorphose progressive en cygne noir est ambigüe. Le délire de la déformation de l'intégrité physique se fait le reflet de digression mentale vers un stade plus primitif, plus originel, celui de la pulsion.

A mesure que les doubles s'incarnent de plus en plus à l'écran (Lily, Beth la danseuse déchue, vision fugitive de corps identiques à celui de Nina, la mère, les reflets), une violence, une sauvagerie s'emparent de Nina. Tous ces doubles tendent à être absorbés, ingérés, et c'est lorsqu'elle tue son fantasme de Lily qu'elle devient enfin le cygne noir. La métamorphose finale a lieu lors d'un plan incroyable où sous nos yeux, dans une étonnante continuité, tournoyant sur elle-même, Nina devient physiquement un cygne noir. Le public est époustouflé, la perfection a été atteinte.
Mais comme chez Kafka, la métamorphose conduit à la mort. L'identification est totale, Nina connaît le même destin que le personnage qu'elle interprète.

Aronofsky nous a pondu un chef-d'oeuvre. Un film virtuose sur fond de Tchaikovsky ; la musique donne lieu à des séquences d'une grande intensité. On dénotera même un petite référence au film d'Hitchcock Le rideau déchiré, lorsque Nina, tournoyant sur elle-même, marque un micro-temps d'arrêt à chaque fois qu'elle finit un tour pour contempler fugitivement Thomas et Lily, procédé que l'on retrouve dans le film du maître du suspense lorsque la danseuse fixe le héros assis dans la salle, marquant également une micro-pause à chaque fois qu'elle finit un tour sur elle-même.

Black Swan est émouvant, terrifiant, efficace, lyrique, prenant - on pourrait ajouter tout un tas de qualificatifs pour vous inciter, chers lecteurs, à foncer voir ce grand moment de cinéma qui vous laissera pantois - car, quand le générique arrive, on vit un de ces moments, vous savez quand on a un moment de stase, de pause, d'hébétude, parce qu'on a la sensation d'avoir décollé, et pas encore tout à fait atterri. Magique.

++

Thomas K.







4 commentaires:

  1. Chef d'œuvre de modernité et d'immersion spectatoriel. J'ai ressentie la même chose que toi à la fin du film.Il m'a fallu une heure pour m'en remettre. J'étais ému mais vide.

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  3. Le film ne triche pas, ni avec les acteurs, ni avec les personnages, ni avec le spectateur. Il prend tout, s'accapare tout, se nourrit du jusqu'au-boutisme des émotions et de la virtuosité. Il nous laisse vides, mais affamés d'être remplis à nouveau, pour pouvoir tout déverser dans un nouveau chef d'oeuvre. Black Swan est un de mes gros coups de coeurs de ces derniers mois avec Poupoupidou et Social Network. Et, plus qu'un coup de coeur évidemment, c'est un film qui redonne cette sensation que le Cinéma est grand, très grand, et pourtant tellement à notre taille.

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  4. J'ai eu des frissons tout au long du film. Et effectivement, il m'a fallut une bonne heure et un grand plat de pâtes pour évacuer l'adrénaline et pouvoir aller me coucher... Un pur chef d'oeuvre.

    Pourriez-vous faire une page pour pouvoir voter pour les meilleurs films quelque part sur le blog ? Voici un outil qui permettrait de le faire : http://googledocs.blogspot.com/2008/05/embed-your-forms.html

    ++

    Christian B.

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